Lukas Geniušas en récital Chopin, Prokofiev, Desyatnikov

Le Génie Geniušas

Montpellier
34
Le Corum
Opéra Berlioz
20:00

A vingt-neuf ans et déjà quatorze disques à son actif, le pianiste moscovite est passionné et insatiable. Son enregistrement Prokofiev (incluant les Dix Pièces au programme du concert) a déjà été récompensé d’un Diapason d’Or, un « Choc » de Classica, un « Editor’s Choice » de Gramophone...

Lukas Geniusas joue d’abord Chopin : une sélection de Mazurkas et la dernière des trois sonates - composée à Nohant, aux côtés de George Sand.

Puis ce sont les Préludes d’un tout autre compositeur que le pianiste aborde en fin de récital, ceux du compositeur russe et ami Leonid Desyatnikov (né en 1955) : « Lorsqu'il m'a parlé de la création de ses vingt-quatre préludes pour piano – vingt-quatre chansons de Bucovine, cela a été un des heureux moments de ma vie. Véritable grand opus pour piano, le cycle de pièces en 24 tonalités (modelées comme celles de Chopin, Scriabine ou Chostakovitch) a une teinte folklorique saisissante. Chacun de ces préludes repose sur la mélodie d'une chanson recueillie dans une région de Bucovine (historiquement partagée entre l'Ukraine et la Roumanie) et constitue un véritable hommage à sa nation. »

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Chopin – miniatures et monument
Les Mazurkas de Chopin (1810-1849) présentent toutes les facettes de son style. La danse polonaise qui en est l'origine n'est sauvegardée que dans ce qu'elle a d'essentiel : un mouvement ternaire au rythme pointé et une succession de motifs contrastés, l’opus 33 date de 1838, l’opus 30 de 1837, l’opus 63 de 1846.

Pour le maître de la forme brève qu’est Chopin, la composition de trois « sonates » s’inscrit dans un projet tout autre : reprendre à son compte le modèle classique pour lui insuffler tous les caractères les plus novateurs de son temps : le romantisme. Tout naturellement, Chopin met en œuvre dans sa 3e Sonate (1844) les manières dont il avait usé dans ses Ballades, Nocturnes et Scherzi. Les caractères passionnels de la Sonate N° 2 dite « Marche funèbre » font place ici à une dramaturgie tout aussi magistrale, mais dénuée de pathos, où Chopin semble avoir trouvé un nouveau classicisme, même si la langue pianistique est ici d’une immense richesse et d’une redoutable virtuosité. Le compositeur semble aller du plus complexe au plus simple. Un premier mouvement très dense, pourvu de nombreux thèmes, de gestes pianistiques divers ; un scherzo alternant le brio le plus éblouissant et le mode élégiaque ; un mouvement lent (largo) s’inaugurant dans l’emphase, avant d’exposer un thème tout à la fois lyrique et majestueux, ample méditation philosophique, qui ouvrira sur un finale d’une remarquable concision. Avec ses effets de houle et des thèmes alternativement hymniques et flamboyants de virtuosité, on a là affaire à l’une des œuvres les plus éclatantes du compositeur.

Voyage vers le passé
Prokofiev (1891-1953) se livre avec les Dix pièces op. 12 (1906-1913) à une stylisation des caractères et des formes de la musique ancienne,  Ainsi le Prélude (N° 7) semble reprendre le modèle baroque, pour trouver rapidement une personnalité rythmique typique du Prokofiev plus tardif. La Légende (N° 6) est marquée par l’esprit du blues – flegme et mélancolie mêlées. Le Capriccio (N° 5) revient à une éloquence plus classique, malgré ses harmonies dissonantes. Les N° 1 (Marche) et N° 2 (Gavotte) sonnent dans toute la virulence et l’ironie que l’on connaît chez ce compositeur – affectation de sagesse rythmique au profit d’une pensée harmonique novatrice.


Un folklore savant
Avec les Préludes issus des Chants de Bucovine de Leonid Desyatnikov (né  en 1955), Lukas Geniušas revient au folklorisme savamment remanié par Chopin pour ses Mazurkas. Ils sont dédiés par le compositeur au pianiste, qui les commente ainsi : « Chacun de  ces préludes est basé sur la mélodie d'une chanson folklorique recueillie dans la région de la Bucovine - historiquement partagée par l'Ukraine et la Roumanie. Leur musicalité est pure et audacieuse, comme la sensibilité. Desyatnikov, c'est une voix robuste et originale. Doux amer, mais sans sucre. » Et, selon le compositeur : « Une émancipation de la consonance, une transformation de la banalité, un minimalisme à visage humain… »

Hélène Pierrakos

Lukas Geniušas talking about Desyatnikov…..


Parler de la musique de Leonid Desyatnikov est une tâche particulièrement exigeante pour moi. C’est un ami proche de ma famille depuis bien avant ma naissance et, en grandissant, il a toujours joué un rôle important dans la formation de ma vision du monde, à la fois en tant qu’artiste et que personne, donc on ne peut pas dire que je sois un journaliste objectif à son sujet. Lorsqu'il m'a parlé de la création de ses 24 préludes pour piano - 24 chansons de Bucovine, cela a été un des heureux moments de ma vie.

Véritable grand opus pour piano, le cycle de pièces en 24 tonalités (modelées comme celles de Chopin, Scriabin ou Shostakovich) a une teinte folklorique saisissante. Chacun de ses préludes est basé sur la mélodie d'une chanson folklorique recueillie dans une région de Bucovine (historiquement partagée entre l'Ukraine et la Roumanie) et constitue un véritable hommage à sa nation. Il est né à Kharkov, en Ukraine. Certes, il faut dire que Desyatnikov a fait l’expérience d’une série d'influences importantes au cours du développement de son travail de composition et de son éducation au conservatoire de Saint-Pétersbourg (y compris Tchaïkovski, Stravinski, Ravel et, plus tard, le minimalisme américain), mais cela n’est que le reflet de l’ensemble de qualités typique au développement de tout compositeur moderne.

Bien sûr, en tant qu’artiste de l’époque postmoderne, il a intégré une grande variété de styles et de langues, mais je préférerais parler de sa propre voix, unique, qui peut être entendue dans ses œuvres du milieu des années 1970 (avant même qu’il ait eu l’occasion de faire la connaissance de Steve Reich, John Adams et d’autres, car cette musique n’atteignait pas encore l’URSS) ainsi que dans la musique d’aujourd’hui. Dans les deux cas, la musicalité pure et audacieuse, la sensibilité et l’acuité de chaque nuance par unité de temps nous viennent à l’esprit. Une voix robuste et originale. Doux-amer mais sans sucre. La musique vous attire comme une drogue et à chaque fois vous en demandez plus.

Permettez-moi de citer trois formules importantes, nées dans l'une des interviews avec un auteur lui-même. Très ironique, elles reflètent cependant assez bien les caractéristiques, les traits et l’atmosphère générale de la créativité de Desyatnikov.

Les voici: 
“Une émancipation de consonance”
“Une transformation de banalité”
“Le minimalisme à visage humain”

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